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L'anosmie : quand on ne sent plus rien

Perdre l'odorat n'est pas qu'une gêne pour les bons repas : c'est aussi perdre un signal d'alarme qui prévient du gaz, de la fumée ou d'un aliment avarié. Voici ce qu'est l'anosmie, ce qui la provoque, et pourquoi un entraînement aux odeurs peut aider à récupérer.

Publié le 28 mai 2026 · lecture 8 min

Anosmie ou hyposmie : de quoi parle-t-on ?

On distingue plusieurs degrés de trouble de l'odorat. L'anosmie désigne une perte totale : aucune odeur n'est perçue. L'hyposmie est une perte partielle, fréquente et souvent passagère, où les odeurs sont affaiblies. Il existe aussi des troubles qualitatifs : la parosmie (une odeur est perçue déformée, souvent désagréable) et la phantosmie (perception d'une odeur en l'absence de source). Ces deux derniers ont été largement signalés après la COVID-19.

Une partie de ce que nous appelons « goût » repose en réalité sur l'odorat : les arômes d'un aliment remontent du fond de la bouche vers le nez (voie rétronasale). C'est pourquoi une anosmie donne souvent l'impression que tout est fade, alors que les saveurs de base (sucré, salé, acide, amer) restent détectées par la langue.

D'où vient l'odorat — et pourquoi il peut se bloquer

Tout en haut des fosses nasales se trouve une petite zone, l'épithélium olfactif, tapissée de neurones sensoriels. Leurs cils captent les molécules odorantes en suspension dans l'air, puis transmettent le signal, à travers une fine lame osseuse, jusqu'au bulbe olfactif situé sous le cerveau. Pour qu'une odeur soit perçue, l'air chargé de molécules doit donc atteindre cette zone, et la chaîne neurones → bulbe → cerveau doit fonctionner.

Une anosmie survient quand l'un de ces maillons est rompu. Soit l'air n'atteint plus le sommet du nez (anosmie dite « de conduction », par obstruction), soit le capteur ou la voie nerveuse sont endommagés (anosmie « sensorielle » ou « neurosensorielle »). Cette distinction guide souvent le pronostic : une obstruction mécanique peut être levée, tandis qu'une atteinte des neurones demande du temps et parfois une rééducation.

Le trajet de l'odeur, de l'air bloqué à l'épithélium olfactif Schéma d'une coupe de nez : l'air monte vers l'épithélium olfactif au sommet, les neurones traversent l'os vers le bulbe olfactif. Une zone congestionnée bloque le passage de l'air. épithélium olfactif bulbe olfactif congestion
Pour sentir, l'air chargé de molécules doit atteindre l'épithélium olfactif au sommet du nez, qui transmet le signal au bulbe olfactif. Une obstruction (en orange) bloque ce passage.

Les causes les plus fréquentes

Plusieurs mécanismes très différents aboutissent à une perte de l'odorat. Le tableau ci-dessous regroupe les causes les plus courantes et la façon dont elles agissent.

CauseMécanismeRécupération typique
Congestion, rhinite, allergieL'air n'atteint plus le sommet du nez (obstruction)Souvent réversible
Infection virale (dont la COVID-19)Atteinte de la zone sensorielle et de ses cellules de soutienSouvent progressive sur des semaines à des mois
Polypes nasaux, sinusite chroniqueObstruction et inflammation persistantesPossible après traitement
Traumatisme crânienSection ou lésion des fibres nerveuses olfactivesVariable, parfois durable
VieillissementDéclin progressif du nombre de neurones olfactifsLent et durable
Causes neurologiquesAtteinte centrale (peut précéder certaines maladies)Selon la cause

La COVID-19 a fait de l'anosmie un symptôme connu du grand public : le virus s'attaque surtout aux cellules de soutien de l'épithélium olfactif plutôt qu'aux neurones eux-mêmes, ce qui explique qu'une bonne part des personnes récupèrent, même si cela peut prendre du temps. Une perte d'odorat soudaine et inexpliquée, surtout si elle persiste, justifie un avis médical.

L'enjeu de sécurité : un détecteur en moins

On oublie souvent que l'odorat est un système d'alerte. Sans lui, on ne perçoit plus une fuite de gaz, un début d'incendie ou un aliment gâté. Le gaz naturel et le gaz de ville sont d'ailleurs naturellement inodores : on y ajoute volontairement un composé soufré très odorant, un mercaptan, justement pour qu'une fuite se sente — un mécanisme que nous détaillons dans pourquoi le soufre sent l'œuf pourri. Une personne anosmique ne bénéficie plus de ce signal.

⚠️ Sécurité

Si vous avez perdu l'odorat, vérifiez que votre logement dispose de détecteurs de fumée en état de marche, et envisagez un détecteur de gaz / monoxyde de carbone. Fiez-vous aux dates de péremption plutôt qu'à l'odeur pour les aliments, et soyez particulièrement attentif à un produit suspect comme un œuf pourri au frigo que vous ne pourriez plus détecter.

La rééducation olfactive : réentraîner son nez

Bonne nouvelle : l'épithélium olfactif est l'un des rares tissus nerveux capables de se régénérer. C'est sur cette plasticité que repose la rééducation olfactive, popularisée par les travaux du chercheur Thomas Hummel. Le principe est simple : sentir activement, deux fois par jour pendant plusieurs mois, un petit nombre d'odeurs franches et bien différentes (classiquement la rose, le citron, le clou de girofle et l'eucalyptus), en se concentrant sur le souvenir de chacune.

Cet entraînement, comparable à de la kinésithérapie pour le nez, a montré qu'il améliore la récupération de l'odorat après une atteinte virale, à condition d'être pratiqué avec régularité et patience. Il ne remplace pas un avis médical, surtout en cas de perte brutale, de saignements ou de symptômes neurologiques associés.

💡 À retenir

Comprendre l'anosmie aide aussi à comprendre l'odorat normal : notre nez perçoit certaines molécules à des doses infimes — voir le seuil de perception des odeurs — et c'est précisément cette finesse que l'on perd, en partie ou en totalité, dans un trouble olfactif.

Pour aller plus loin

Pour comprendre, en amont, comment l'odeur voyage de l'air jusqu'au cerveau, lisez notre article comment fonctionne l'odorat. Et pour saisir pourquoi certaines molécules, comme les mercaptans, sont détectées à des concentrations minuscules — ce qui rend leur perte d'autant plus pénalisante — voyez le seuil de perception des odeurs.

Sources

  1. Hummel, T. et al. « Effects of olfactory training in patients with olfactory loss », The Laryngoscope, vol. 119, 2009 — efficacité de la rééducation olfactive.
  2. Brann, D. H. et al. « Non-neuronal expression of SARS-CoV-2 entry genes in the olfactory system », Science Advances, vol. 6, 2020 — atteinte des cellules de soutien, et non des neurones, dans la perte d'odorat liée à la COVID-19.
  3. Boesveldt, S. et al. « Anosmia—A Clinical Review », Chemical Senses, vol. 42, 2017 — définitions (anosmie, hyposmie, parosmie), causes et enjeux de sécurité.
  4. Ajout réglementaire d'un odorisant soufré (mercaptan/THT) au gaz naturel inodore pour rendre les fuites détectables — pratique standard de sécurité gazière (norme historique, années 1930 à aujourd'hui).